Libretto sans libretto

de  Thierry Dagon

 

critique · Les adeptes d'une Suisse hermétiquement close avec cor des Alpes pour emblème auront été mis à mal samedi passé à Morat. Présentés sous le label «Libretto», les deux concerts que nous relatons utilisent cet instrument en faisant joyeusement éclater son cocon. Mais les frontières se heurtent parfois stupidement à des problèmes linguistiques. Jugez plutôt : la musique de «Im Jahresring», présentée sous la «Tente centenaire» découle entièrement du poème de Georg Thürer. Or, ledit poème est écrit en dialecte glaronais. Le libretto distribué à l'entrée n'en donne aucune traduction française, italienne ou romanche. Expo nationale? Heureusement, la diction de Betty Legler est suffisamment claire pour qu'on ne patauge pas en eaux troubles. Imaginons du patois gruérien à Bâle...
Passant de la flûte traversière en ut à ses homologues alto, basse et surtout contrebasse, Matthias Ziegler pousse son instrument très au-delà des limites habituelles. A l'aide de divers micros de contact reliés à des pédales, le musicien susurre, percute, fait ressortir des sons insoupçonnés, se faisant l'écho du piano pré- paré du fin musicien Christoph Baumann. Le piano préparé? Une idée de John Cage qui inséra divers objets sur et entre les cordes afin de tirer des sons inédits de l'instrument. Hans Kennel était au cor des Alpes, au büchel et à la trompette. Il insuffle à ses instruments de beaux phrasés swing. La musique? Une composition commune bien réglée, parfois improvisée. On passe de strates de sons à des rythmes de jazz plus convenus, de combinaisons complexes toutes de précision à un frais jodel. Et c'est probablement dans ce concept même que réside la faiblesse du concert. A vouloir survoler tous les styles, on évite par trop de s'impliquer dans l'un. Des juxtapositions au lieu d'un métissage.

Par contre, Matthias Müller est parvenu à une parfaite hybridation culturelle donnant lieu à un style propre, personnel et vivant. En l'église française, le jeune Bâlois passe du cor des Alpes au didgeridoo. Ce nom ne vous dit rien? Il a été créé par les Occidentaux par imitation de certaines onomatopées prononcées lors de l'utilisation de cet instrument - vieux de 40 000 ans - par les Aborigènes. En gros, c'est une trompe tubulaire constituée d'une branche d'eucalyptus creusée par les termites. L'Australien et son cousin alpestre se rapprochent, puisque tous deux ne fonctionnent que sur les harmoniques naturels, ne possédant ni trous ni pistons permettant les notes «classiques». Un seul son de base? Certes, mais Matthias Müller possède une telle technique qu'il présente des variations infinies de timbres, grâce à une utilisation efficace de ses pharynx, larynx et fosses nasales. Il réussit de périlleux intervalles, exécute des glissandi d'un harmonique à l'autre. Sa maîtrise absolue de la respiration circulaire, également sur le cor des Alpes, lui permet de varier les textures sonores en fondus enchaînés à... couper le souffle. Il vient troubler la pureté du son alpestre en mêlant sa voix à la vibration du cor, ambiance sombre puis tout s'envole. Volte-face. On s'installe dans un rythme, on pense qu'il va devenir répétitif et puis hop, pirouette, rien ne s'établit, rien n'est convenu. Matthias Müller joue de la musique avec une désinvolture empreinte d'humour, mais quel travail!

 

La Liberté, 6.8.02